Un Flash Mob électoral

En cette période où les vénérables institutions politiques canadiennes tentent encore une fois de nous convaincre de leurs pertinences, je m’en voudrais de passer sous silence le concept très original du site Voter pour l’environnement.

Ce site remarquable est une initiative non partisane (?) d’une éditrice d’un magazine torontois. Il offre aux électeurs la possibilité de faire un vote stratégique pour l’environnement, et donc à toutes fins pratiques contre le parti Conservateur, de façon à minimiser l’impact de la division du vote environnementaliste.

Les technologies de communication Internet sont utilisées d’une façon sans précédent dans les présentes campagnes électorales américaine et canadienne. Que ce soit la fameuse Obama Girl (et maintenant la Harper Girl :-o ), ou les initiatives de citoyens, de créateurs, d’artistes ou de personnalités hollywoodiennes, tous rivalisent d’originalité et de créativité dans leurs utilisations du web.

Mais toutes ces initiatives, aussi admirables et efficaces soient-elles, se contentent d’utiliser les capacités multimédias et participatives d’Internet pour faire la promotion d’un parti politique ou d’une idéologie. Fondamentalement, ce n’est que de la propagande traditionnelle à la sauce web.

Ce qui est remarquable derrière le concept de Voter pour l’environnement c’est que, contrairement à ces autres initiatives “passives”, celle-ci tente de fédérer les internautes derrière une action politique spécifique et concrète, allant au-delà des institutions politiques traditionnelles. C’est ni plus ni moins qu’un nouveau type de “parti” politique dont il est question. Un nouveau choix politique, rendu possible par l’utilisation d’Internet, qui fait éclater les divisions partisanes traditionnelles.

Certains pourraient y voir une menace au processus électoral. Moi j’y vois plutôt un complément à celui-ci. Un complément très opportun en cette époque de désintérêt et de cynisme rampant à l’égard du système politique.

Récemment, j’ai parlé du potentiel encore inexploité d’Internet à développer et exploiter de nouvelles formes d’activisme politique et économique. En allant au-delà du paradigme politique traditionnel, Voter pour l’environnement incarne très bien ce potentiel. Quel que soit l’impact que celui-ci aura sur la présente campagne électorale, je demeure convaincu que ce n’est que le début de l’histoire.

Tout comme Internet a permis une diversification extraordinaire des modes d’expression artistiques, nous assistons également grâce à celui-ci à une diversification des modes d’action sociale, politique et économique. Sous une forme ou une autre, ce nouvel activisme web2.0 prendra inéluctablement de plus en plus de place dans le paysage de toutes les sociétés branchées, contribuant ainsi à “rafraîchir” des démocraties qui oublient trop souvent les intérêts de ses citoyens.

En tout cas, moi je vote pour le parti environnement.

Pierre M

Le Cloud Computing, une menace pour Internet?

Je recommande fortement, à quiconque s’intéresse à l’avenir du web, la lecture du livre The Future of the Internet and How to Stop It.

Derrière ce titre accrocheur, mais approprié, j’ai découvert une thèse très érudite et extrêmement intéressante de Jonathan Zittrain qui pourrait bien faire date dans la courte histoire d’Internet. D’ailleurs, le livre, ainsi que les articles précurseurs de Zittrain, font beaucoup parler.

La pierre angulaire de l’ouvrage, et à mon avis son concept le plus novateur et important, est celui de “générativité”.

Selon la définition de Zittrain, la générativité désigne « la capacité d’une technologie à produire des changements inattendus et spontanés, par l’action non coordonnée d’un auditoire diversifié et suffisamment important » (traduction libre).

Ou plus simplement, dans les mots de Nicholas Carr, elle « permet à une foule de gens de créer et de distribuer un tas de choses, pouvant ensuite être utilisées pour créer encore plus de choses » (traduction libre).

Un des exemples les plus représentatifs d’une technologie générative est le papier et le crayon. On ne compte plus le nombre de réalisations humaines, la plupart inattendues, découlant de l’invention du papier et du crayon. À l’opposé, un grille-pain est un bon exemple d’une technologie non générative ou stérile. On ne peut pas en faire grand-chose d’autre que ce pourquoi il a été conçu, soit griller des tranches de pain (des gaufres aussi peut-être?).

Zittrain suggère que la qualité la plus importante du système composé de l’ordinateur personnel et du réseau Internet, celle qui représente le mieux son essence, celle qui a permis la révolution numérique extraordinaire que l’on connaît, c’est la générativité. Parce qu’ils sont hautement génératifs, l’action combinée du PC et d’Internet a permis cette explosion sans précédent de créativité et d’innovation. Et il suggère donc d’orienter les décisions et de juger des technologies et des forces en présence sur le fait qu’elles contribuent ou non à la générativité du système.

Et vu à travers la lorgnette de la générativité, l’avenir d’Internet et du PC serait plutôt sombre­. De nombreuses forces sont à l’oeuvre qui pourraient avoir comme conséquence sinon de tuer, de restreindre considérablement leur générativité à plus ou moins court terme. Avec comme résultat probable un déclin important du niveau d’innovation et de créativité que nous vivons actuellement. Le livre de Zittrain dresse un portrait des menaces à la générativité du système web/PC et propose certaines pistes de solution.

L’une des principales menaces réside dans la tendance vers “l’accessoirisation” des appareils utilisés par les consommateurs pour accéder au réseau.  L’exemple phare de cette tendance est le iPhone. En effet, aussi utile et bien conçu que puisse être l’appareil, celui-ci ne permet pas l’installation et l’utilisation libre d’applications conçues par des tierces parties, sauf celles dûment autorisées par Apple. Le iPhone n’est pas un appareil génératif au sens où l’est le PC.

Et cette tendance serait renforcée par la prolifération incontrôlable des virus et autres “badwares” qui polluent actuellement l’espace numérique, poussant ainsi les utilisateurs à choisir des appareils qui les prémuniraient davantage contre ces nuisances. Ce que font beaucoup plus efficacement les appareils peu génératifs.

Un peu de la même façon, le Cloud Computing menacerait également la générativité du web/PC. En permettant de substituer au traditionnel couple ordinateur personnel - logiciel, un simple terminal web couplé à des applications “dans le nuage”, le Cloud Computing enlève à l’utilisateur une partie plus ou moins grande de sa capacité (et de sa motivation) à expérimenter et à modifier son environnement technologique.

Peut-être qu’une des planches de salut réside dans cette autre tendance forte, celle des produits Open Source? On peut argumenter que ceux-ci, parce que pouvant être librement modifiés par quiconque en a les compétences, constituent également un facteur génératif significatif. Un appareil ou une application web Open Source, même si stérile en soi, permettrait de regagner une partie de la générativité perdue, celle-ci se déplaçant simplement de l’utilisateur à la communauté des développeurs.

On peut ou non être d’accord avec les solutions proposées par Zittrain (et plusieurs ne le sont pas), mais son concept de générativité, et l’analyse subséquente qu’il fait de l’état des lieux, est à mon avis tout à fait pertinente et solide. Il y aurait donc réellement matière à s’inquiéter pour l’avenir du net.

Pierre M

P.-S.

1) Le livre est publié sous licence Creative Common et disponible ici. Mais ne soyez pas chiche, si le sujet vous intéresse au point d’envisager de vous taper un livre de 325 pages rivé à un écran d’ordinateur, encouragez plutôt l’auteur et achetez-le.

2) On trouvera ici la vidéo d’une conférence où l’auteur fait un très bon et très divertissant résumé du livre.

La force des idées

The goal of the foundation is to foster the spread of great ideas. It aims to provide a platform for the world’s smartest thinkers, greatest visionaries and most-inspiring teachers, so that millions of people can gain a better understanding of the biggest issues faced by the world, and a desire to help create a better future. Core to this goal is a belief that there is no greater force for changing the world than a powerful idea.”

Je veux vous faire part d’une extraordinaire découverte que j’ai faite récemment. Il s’agit de TED, un site qui met gratuitement à la disponibilité des internautes des vidéos de conférences données par des personnalités, créateurs, artistes, penseurs, visionnaires et autres acteurs influents de notre temps. À ceux-ci, TED lance le défi de réaliser « la » présentation de leur vie, en 18 minutes.

La liste des conférenciers est longue et remarquable. D’Edward Wilson le père de la sociobiologie au célèbre physicien Stephen Hawking, de Bono à l’artiste africaine Rokia Traore, du bouddhiste heureux Matthieu Ricard au futurologue Raymond Kurzweil, de Jimmy Wales fondateur de Wikipedia au milliardaire Richard Branson, tous les créneaux de la pensée humaine contemporaine sont représentés. Mais les trésors de TED résident probablement surtout dans tous les autres conférenciers plus ou moins inconnus dont les idées gagnent sans aucun doute à être connues. Et c’est là la mission première de TED: la diffusion des idées.

Les vidéos ne sont malheureusement offertes qu’en anglais, mais si vous maîtrisez un tant soit peu cette langue, je vous recommande TED au plus haut point. Je n’ai eu le temps que d’effleurer son contenu considérable et extrêmement varié, mais déjà, j’y ai déniché de petits bijoux de conférences, intéressantes pour l’esprit et surtout très inspirantes.

Parlant de découvertes inspirantes, je vous recommande vivement la conférence de l’artiste-photographe canadien Edward Burtynsky, récipiendaire d’un “TED Award” pour sa prestation. Burtynsky, à qui on a entre autres consacré un documentaire primé mondialement, excelle à photographier dans toute sa beauté, son ingéniosité, sa mégalomanie, mais également dans toute son horreur, l’impact titanesque de l’activité humaine sur le paysage planétaire. Sa conférence est un vibrant plaidoyer pour une prise de conscience mondiale des conséquences de nos actions et de notre style de vie sur l’environnement, non seulement ici dans notre cour, mais également ailleurs, dans les pays en développement.

C’est une vidéo à mettre entre les mains de tous ceux suffisamment riches pour acheter un ordinateur. Parce que c’est nous qui pouvons y faire quelque chose.

Pierre M

Le nuage bientôt plaqué Chrome?

Une grosse nouvelle dans le monde du web m’attendait au retour de vacances, le lancement de Google Chrome. On en a parlé et on en parle toujours beaucoup et partout, et je ne reviendrai donc pas sur les détails de la bête, sauf pour en souligner la signification dans l’univers émergeant du Cloud Computing.

En effet, la plupart des analystes ne s’y sont pas trompés, il s’agit davantage pour Google d’un premier pas vers un nouveau genre de système d’exploitation destiné aux applications web que d’un simple fureteur. On le devine au langage utilisé pour le présenter, ou par certaines de ses caractéristiques, et de plus certain dirigeant de Google ne le cache pas, Chrome représente l’ébauche d’une future plateforme d’exploitation pour les applications web, qui résiderait dans les futurs ordinateurs des futurs et probablement nombreux utilisateurs du nuage.

Rappelons-nous que dans le monde du nuage, point n’est besoin du traditionnel système d’exploitation complet et complexe à la Leopard, Vista et cie. Un système d’exploitation solide, discret et surtout aux fonctions minimalistes (basé par exemple sur Linux), avec comme quasi unique application un fureteur/système d’exploitation internet, maintenant omnipotent et omniprésent, c’est tout ce dont l’usager a besoin sur son poste de travail pour profiter des bienfaits et inconvénients du nuage.

Autre détail significatif, le code source de Chrome sera disponible sous licence Open Source, une façon bien sûr de s’assurer la sympathie de la “free culture” et les ressources de la communauté Open Source, mais également un pied de nez aux concurrents plus “traditionnels” de Google.

Naturellement, plusieurs crient au loup de l’hégémonie et brandissent le spectre de Big Brother. Non seulement Google exerce depuis longtemps une domination outrageuse au coeur même du nuage avec son incontournable moteur de recherche, non seulement investit-il massivement dans l’infrastructure matérielle et dans les applications logicielles du nuage, mais il commerce maintenant à placer ses pions pour en contrôler le chaînon manquant, la porte d’entré des utilisateurs. Quoi qu’il en soit, Chrome représente un produit significatif dans la poussée “omnipotentielle” de Google.

Connaissant la réputation discutable de Google, et malgré que celui-ci fait des efforts louables, il y a certainement de bonnes raisons pour rester vigilants. D’autant plus que l’affaire Chrome avait bien mal commencé de ce côté-là. Bref, souhaitons dorénavant plus que jamais que Google s’en tienne à sa célèbre devise “Don’t be evil“.

Évidemment, j’ai essayé Chrome. Il est exceptionnellement rapide, simple et robuste, surtout pour une version bêta. Il n’y manque que des plug-in à la Firefox (dont je ne peux plus me passer) pour que la tentation de changer de fureteur devienne irrésistible. Et l’on peut compter sur la communauté Open Source pour que cela ne soit qu’une question de temps.

Pierre M

Laissez les anonymes tranquilles

Il se déroule en ce moment dans la blogosphère québécoise un très bon débat sur le “problème” des commentaires indésirables dans les blogues.

Cela a commencé par la montée de lait de Patrick Lagacé, puis celle de Nelson Dumais, suivies de billets par plusieurs blogueurs connus et respectés, dont ceux de Mario Asselin et de Michael Carpentier que je trouve particulièrement intéressants.

Et naturellement, dans tout ce débat, les contributeurs anonymes en prennent pour leurs rhumes.

Le web est un organisme complexe dont les assises reposent sur la liberté. La liberté de communiquer bien sûr, puis la liberté d’écrire, de lire, d’écouter, d’échanger, de performer, de regarder, de créer, de revendiquer, et la liberté de copier et d’être copié.

Mais il y a aussi la liberté d’être ou de ne pas être.

Toute initiative allant à l’encontre de ces libertés, aussi insignifiante soit-elle, est condamnée, sinon à l’échec, à gaspiller à tout jamais une partie des ressources à combattre la tendance naturelle des choses et des êtres du web à exercer cette liberté.

Tout comme, par exemple, le droit d’auteur est une entrave à la liberté de diffusion d’une oeuvre, l’identité physique du créateur peut être une entrave à sa liberté d’expression. Ces notions vont à l’encontre de l’essence même du web, et l’on ne peut les imposer qu’au prix d’un effort constant et stérile.

Que l’on aime ou pas l’anonymat, il est beaucoup plus constructif de faire avec, et d’apprendre à l’apprivoiser. Et puis de toute façon, pour quoi faire la vraie identité?

La réputation de ma personne virtuelle est au moins aussi importante pour moi que celle de ma personne physique. Je ne prendrais pas plus le risque de détruire cette réputation par des commentaires “trolliens” que si mon identité physique était en jeu.

Au début, j’ai décidé d’être anonyme un peu sans raison, un peu par pudeur. Maintenant, je choisis d’être anonyme par conviction, parce que je revendique ce droit.

Pierre M

Les nouveaux seigneurs du web

Ça y est, la Chine occupe maintenant la première place mondiale pour son nombre d’internautes, dépassant finalement le pays des pères fondateurs du web, les États-Unis.

Ma première impression en lisant cette nouvelle a été le sentiment plutôt triste de passer à côté de quelque chose. Un sentiment de perte.

Martin Lessard, citant Geert Lovink, mentionnait les multiples îles du cyberespace en parlant de la fragmentation linguistique du web. Dans le cas de la Chine, on devrait plutôt parler d’un continent. Un continent d’idées, d’opinions et de créations de toutes sortes qui nous échappe presque totalement, littéralement enfermé derrière une muraille culturelle et linguistique. La grande muraille linguistique chinoise.

On parle de 72,2 millions de blogues en Chine, et 300 000 pages Web sont créées chaque mois dans la seule ville de Pékin. Cela en fait des choses qui s’écrivent, et qui nous sont inaccessibles. Extrêmement décevant.

Une idée comme ça, qui permettrait de lancer des ponts entre les différentes îles linguistiques du cyberespace : créer un site collaboratif de type wiki, permettant aux internautes de traduire et de mettre en ligne des textes, articles ou blogues de leurs choix. Tous ceux ayant la chance de maîtriser plus d’une langue pourraient contribuer en traduisant leurs textes favoris ou ceux qu’ils jugent importants, peu importe la raison. Bien sûr, toutes les combinaisons de langues seraient les bienvenues : chinois-français, anglais-italien, espagnol-chinois, etc. Les contributions étant wiki, celles-ci pourraient être éditées, corrigées, complétées et raffinées par tous, et les traductions s’amélioreraient donc avec le temps. Il pourrait même y avoir des forums de discussion pour les demandes de traduction spécifiques.

Cela permettrait bien sûr d’avoir accès à la traduction d’un certain nombre de textes étrangers, mais également d’effectuer naturellement une sélection parmi la mer de blogues et de textes disponibles. Si quelqu’un quelque part juge qu’un texte vaut l’effort d’être traduit, c’est probablement que celui-ci vaut la peine d’être découvert et lu par un plus grand nombre.

Avec une participation un tant soit peu significative, ce genre d’initiative pourrait connaître un grand succès sur la toile. Ce n’est pas nécessairement un truc pour faire des sous, mais cela contribuerait certainement à faire un monde meilleur.

Mais peut-être que ce genre de site existe déjà?

Pierre M

La longue traîne de l’amour

Dans la foulée de mon billet sur la longue traîne, je voudrais porter à votre attention deux excellents textes publiés récemment par deux maîtres à penser respectés du web.

Dans le premier, The Long Tail and the Dip, Seth Godin y discute de trois zones de profitabilité de la courbe de la longue traîne. Il s’agit des deux zones traditionnellement évoquées dans le concept, c.-à-d. la zone des best-sellers (la “tête” de la courbe) et celle de la queue (ou la traîne), plus une troisième situé entre les deux.

La subtilité principale amenée par Seth Godin est que, selon lui, chaque zone est en soi également une longue traîne. En d’autres mots, la longue traîne serait constituée d’une collection de courbes de longues traînes plus petites, avec chacune ses propres gagnants et perdants, sa dynamique et ses spécificités. Il ajoute qu’il ne faut surtout pas voir les deux zones de la queue comme des prix de consolation pour quelqu’un qui échoue à se positionner parmi les best-sellers. Les créateurs doivent adopter une stratégie adaptée à la zone visée et, en cas d’échec, il n’y a aucune garantie que la stratégie choisie ait davantage de succès dans une autre zone.

Le second texte, écrit par Kevin Kelly, fait directement référence au précédent. Bien que Kelly ne soit pas nécessairement d’accord avec l’aspect “fractal” avancé par Godin, l’interprétation qu’il fait de ces mêmes trois zones est digne d’intérêt. Notamment, d’après lui, seules les deux premières zones de la tête de la courbe peuvent être profitables aux créateurs. La zone de la queue ne peut l’être que pour des agrégateurs de contenu (iTune et Netflix par exemple). Il allègue que, si les deux premières zones peuvent être rentables pour les créateurs, la traîne elle-même (la dernière zone) est davantage une question de passion et de réseautage. Et il conclut avec un énoncé tout en poésie et en métaphores que pour le plaisir, je me permets de traduire ici :

« Je préfère penser que la longue queue (NDT : c.-à-d. la longue traîne) représente la queue d’un animal différent. Nous avons mal identifié l’être intangible auquel elle appartient. Ce n’est pas la longue queue de la bête du profit commercial. Plutôt, c’est la longue queue du dragon de l’amour. L’amour de la création, de la réalisation, du rapprochement, de la passion immodérée, ou du désir de faire la différence, ou de faire quelque chose d’important pour soi, pour l’amour de socialiser, de donner, d’apprendre, de créer et de partager. »

S’il est fort probable qu’une partie de la longue traîne ne pourra jamais être rentable pour les créateurs, il n’en demeure pas moins que ceux-ci ont beaucoup plus de chances de tirer leur épingle du jeu grâce au phénomène de la longue traîne que s’ils demeurent cantonnés dans les systèmes de distribution traditionnels.

La longue traîne représente à mon avis plus que jamais une lueur d’espoir pour tous les créateurs du web.

Pierre M

Une leçon de perspective

Dans un de mes passages favoris de son extraordinaire série The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Douglas Adams y raconte l’histoire d’un extra-terrestre qui, un jour, pour contrarier sa femme qui lui reprochait sans cesse son manque de sens des proportions (selon elle, il passait beaucoup trop de temps à des activités « futiles » du genre contempler les étoiles ou analyser le fonctionnement d’une épingle à couche), inventa une machine qui permettait d’appréhender d’un seul coup l’infinité de l’univers dans son entier, en perspective avec soi-même.

La machine en question, le Total Perspective Vortex, partait du principe que, chaque particule de matière de l’univers étant affectée d’une manière ou d’une autre par toutes les autres particules existant dans l’univers, il est possible d’extrapoler celui-ci au grand complet à partir de, par exemple, un morceau de gâteau.

Donc, d’un côté il brancha la réalité complète de l’univers tel qu’extrapolé par sa machine, et de l’autre, sa femme. À sa grande horreur, son cerveau fut complètement annihilé par le choc. Il venait néanmoins de prouver hors de tout doute que si la vie devait exister dans un univers aussi immense, une chose que cette vie ne pouvait se permettre de posséder, c’est le sens des proportions. Conclusion tout à fait savoureuse et probablement tellement vraie.

Tout ce long préambule pour vous présenter Universcale, une remarquable animation flash qui utilise magnifiquement les technologies web pour illustrer l’échelle inimaginable de notre univers. Votre cerveau n’en sera pas annihilé, mais vous en serez certainement quitte pour une sensation étourdissante. À ce propos, je vous conseille dans un premier temps de laisser l’animation suivre son cours, sans chercher à sauter les étapes. Cela demande un peu plus de temps, mais l’impression en est d’autant plus saisissante.

C’est peut-être vrai que l’esprit humain n’est pas équipé pour réellement appréhender l’univers dans son immensité, mais il est quand même bon quelquefois de remettre nos « petites » vies en perspective.

Pierre M

FLOSS n’est pas une marque de dentifrice

FLOSS: Free/Libre/Open Source Software

En lisant ce très bon texte de Michael Tiemann, l’un des pionniers dans le domaine, j’ai réalisé que le logiciel libre était peut-être le seul espoir de voir un jour les logiciels atteindre un niveau de qualité comparable à celui des autres produits de consommation courants.

Les bogues logiciels font tellement partie de notre quotidien qu’on ne réalise presque plus à quel point la qualité générale des produits qui nous sont offerts est pitoyable. Dans toute autre industrie, une telle « non-qualité » serait plus que suffisante pour précipiter n’importe quel manufacturier vers la faillite. Et malgré tout, l’industrie du logiciel s’en tire relativement bien… jusqu’à présent.

Pourtant, l’industrie semble faire des efforts pour corriger le tir. Mais malgré toutes les promesses, version après version, la situation est loin de se corriger. À sa défense, et pour avoir beaucoup travaillé dans cette industrie, je peux témoigner qu’il est excessivement difficile de produire du logiciel de qualité. Le problème n’est pas que les concepteurs et programmeurs compétents manquent à l’appel, loin de là. Ce n’est pas non plus la faute des méthodes de conception ou des systèmes de contrôle de la qualité déficients, il en existe d’excellents qui sont amplement utilisés dans l’industrie. Et il y a certainement une volonté sincère des entreprises de s’améliorer, la plupart faisant des efforts louables en ce sens.

Contrairement à l’analyse qu’en fait Michael Tiemann, je crois que le problème réside surtout, et plus simplement, dans notre système économique même. Ce système qui oblige à une constante recherche du profit et de la rentabilité à court terme. Car faire de bons logiciels est très possible, mais cela exige de la discipline, de l’argent bien sûr, mais surtout du temps. Comme quelqu’un de très sage a un jour dit, faire un bébé prend neuf mois, peu importe combien de personnes tu assignes à la tâche. C’est un peu la même chose avec un logiciel. Malgré toute leur bonne volonté, et malgré la grande amélioration des méthodes et processus utilisés depuis quelques années, toutes les entreprises se heurtent tôt ou tard à cette implacable loi économique : mettre en marché au plus vite, ou bien crever. Si produire de bons logiciels prend du temps, se contenter d’en faire simplement des “satisfaisants” en prend beaucoup moins. Et c’est ce que se résignent à faire la plupart des acteurs de l’industrie.

C’est là l’autre partie du problème: le niveau de qualité actuellement considéré comme “satisfaisant” par le consommateur est dramatiquement bas. Par dépit, par fatalisme et surtout parce qu’on ne nous a jamais habitués à mieux. Et en ce domaine, le logiciel libre pourrait bien provoquer une petite révolution. Selon les chiffres cités par Tiemann, l’Open Source démontre une supériorité notable en ce qui a trait à la qualité des produits offerts, ce que confirme d’ailleurs la rumeur populaire. Et cela est sans compter le haut degré d’innovation dont ces logiciels font généralement preuve.

En prouvant aux consommateurs que concevoir des logiciels novateurs qui ne soient pas truffés de bogues n’est pas une utopie, l’Open Source provoque déjà un changement de mentalité. Et de plus en plus de consommateurs reconnaissent les vertus du logiciel libre, à preuve le succès énorme rencontré par Firefox, l’un des produits phares de cette culture.

Cette révolution n’annonce peut-être pas la mort de l’industrie traditionnelle, mais elle forcera probablement celle-ci à s’adapter aux nouvelles attentes de qualité et d’innovation que le logiciel libre est en voie de créer chez les consommateurs. Si ce n’est uniquement pour ça, je souhaite longue vie au FLOSS.

Malheureusement, celui-ci est confronté au même problème que celui vécu dans le reste de la culture du libre, soit l’absence d’un modèle économique viable et adapté au web. Tout comme pour la musique et la vidéo « libres », la communauté FLOSS devra, elle aussi, trouver sa raison d’être économique afin assurer sa viabilité à long terme. Et ne plus compter uniquement sur la générosité de ses membres.

Pierre M

La longue traîne : une utopie?

Une étude publiée dans le Harvard Business Review remet en question la validité d’un concept cher aux optimistes de la nouvelle économie internet, dont je fais partie, la théorie de la longue traîne.

Mieux connu sous l’appellation « Long Tail », ce concept a été initialement énoncé par Chris Anderson dans un article de Wired (une traduction ici), puis popularisé par un livre à succès du même auteur. Cette théorie énonce que dans le marché internet, les produits dont la demande était traditionnellement trop faible pour intéresser les canaux de distribution classiques, vont collectivement représenter une part du marché égale ou supérieure à celle des best-sellers et autres blockbusters. Une opportunité pour tous les créateurs trop marginaux ou pas assez « tendance » au goût de l’industrie de connaître enfin un certain succès.

Selon l’étude réalisée par Anita Elberse, professeure au Harvard Business School, les promesses de la longue traîne ne se concrétiseraient tout simplement pas, et ce, malgré une diversification de l’offre sur internet. Tout au contraire, l’économie du « hit » serait même en croissance.

Les doutes sur cette théorie ne datent pas d’hier, mais de l’aveu même de Anderson, cette dernière étude est particulièrement solide. Bien sûr, celui-ci n’est pas d’accord avec les conclusions et il y répond sur son blogue, mais son argumentation n’est pas très convaincante. Le débat est quand même lancé.

À mon avis, le problème actuellement avec la longue traîne, c’est que celle-ci n’est pas nécessairement adaptée au paradigme économique traditionnel, toujours dominant sur le web. En d’autres mots, les concepts commerciaux des Amazon, iTunes et autres Netflix, souvent cités en exemple, sont encore et toujours basés sur une version web des magasins à rayon traditionnels, avec ses promotions, recommandations et mises en valeur des meilleurs succès.

Il ne faut pas oublier que le web est loin d’avoir trouvé sa propre niche économique, et que la très grande majorité de ce que l’on y retrouve est « donné », plus ou moins volontairement, par la communauté. Les promesses de la longue traîne ne se réaliseront vraiment que lorsqu’on aura trouvé « le » modèle économique qui récompensera un tant soit peu les contributeurs actuellement laissés pour compte. J’ai d’ailleurs ici déjà discuté de certaines pistes de solutions prometteuses qui pointent à l’horizon.

De plus, on ne balance pas tout d’un coup par la fenêtre 50 ans de consommation faite sous l’égide des dictats d’une industrie omnipotente, qui statuait pour nous de ce qui était bon ou beau. Nous, consommateurs, devons jusqu’à un certain point, réapprendre à décider par nous-mêmes. Et surtout, apprendre à explorer, à essayer, à expérimenter pour véritablement trouver chaussures à nos pieds. Et nous avons maintenant avec internet un outil extraordinaire à notre disposition pour ça.

Si j’étais vous, je ne lancerais pas trop vite la serviette en ce qui concerne la longue traîne.

Pierre M

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